13/09/2011

Le respect des droits a régressé aux Etats-Unis.

ReedBrodyrHRW.jpgDix ans après l’11 septembre – la  réconciliation passe par le respect des droits humains

Reed Brody, Conseiller juridique de Human Rights Watch- Auteur de "Faut-il juger George Bush ?" (A.Versaille éditeur, 96 p., 9,90 euros).

Lorsque les terroristes frappèrent les tours du World Trade Center, je regardais ce terrible spectacle de la fenêtre de l'école maternelle de mon fils, de l'autre coté de la rivière, à Brooklyn. Directeur à Human Rights Watch, j'ai l'habitude d'intervenir en faveur des victimes dans les coins les plus martyrisés de la planète, mais en l'espace de quelques heures mon ordinateur était plein de courriels de soutien et de préoccupation des amis du Rwanda et de Bosnie, de Sierra Leone ou encore du Tchad et d'Haïti.

Après le 11-Septembre, l'écrivain chilien Ariel Dorfman déclara : "Les Américains doivent maintenant éprouver ce que nous autres avons connu." Il nous rappelait ainsi que le 11-Septembre était aussi l'anniversaire en 1973 d'un coup d'Etat au Chili - soutenu par le gouvernement américain et qui, comme "notre" 11-Septembre, causa la mort de 3 000 personnes. Regardant ces familles errer dans les rues de New York et serrer les photos de leurs proches en se demandant s'ils étaient vivants ou morts, je pensais aussi aux familles des desaparecidos en Amérique latine, victimes eux aussi des régimes appuyés par les Etats-Unis. Ces liens de souffrance pouvaient appeler à une politique de renforcement de notre humanité commune, une politique à bâtir des ponts, et à s'attaquer aux racines de l'intolérance et de la haine.

Mais les dirigeants américains ont choisi la confrontation : deux guerres conventionnelles et une "guerre contre le terrorisme" caractérisée par l'humiliation des prisonniers musulmans. L'administration Bush, appuyée par une grande partie de l'opinion publique et même par de nombreux intellectuels, a décidé que cette lutte antiterroriste exigeait une politique implacable qui ne saurait être restreinte par les délicatesses du droit international ; que cette "guerre" rendait "obsolètes" les restrictions juridiques posées par les conventions de Genève sur le traitement et l'interrogatoire des détenus.

Le 17 septembre 2001, le président George W. Bush a autorisé le programme de détention secrète de la CIA, qui organisait la disparition forcée d'individus dans des lieux d'où ils ne pouvaient communiquer avec l'extérieur, durant de longues périodes. Le président Bush a approuvé le waterboarding ("supplice de la baignoire") de deux prisonniers, responsables présumés d'Al-Qaida, Khaled Cheikh Mohammed et Abou Zoubaydah, qui ont subi ce simulacre de noyade respectivement à 183 et à 83 reprises.

George W. Bush a aussi donné son blanc-seing au programme de rendition ("sous-traitance") de la CIA qui envoyait des personnes soupçonnées d'appartenir à Al-Qaida vers des pays connus pour pratiquer la torture comme l'Egypte et la Syrie, afin de leur soutirer des informations. La semaine dernière, Human Rights Watch a découvert à Tripoli des documents qui montrent que la CIA a livré des présumés djihadistes - y compris l'un des chefs de la nouvelle Libye - au régime du colonel Kadhafi en suggérant les questions que ses services secrets devaient leur poser.

Au lieu de faire avancer la guerre contre le terrorisme, il paraît évident que le recours à des méthodes barbares contre des prisonniers musulmans a été une manne pour Al-Qaida et ses alliés. Guantanamo et Abou Ghraib sont devenus les symboles des Etats-Unis pour le monde musulman. Joseph R. Biden Jr., avant qu'il ne devienne vice-président de Barack Obama, disait que Guantanamo était devenu "le meilleur outil de propagande qui existe pour recruter des terroristes dans le monde". Selon un militaire du Pentagone qui questionna des djihadistes arrêtés, la torture a été l'une des motivations qui les ont amenés à rejoindre la lutte armée contre les Etats-Unis.

Le président Obama a pris des mesures importantes en faveur d'un changement de cap lorsque, dès sa prise de pouvoir en janvier 2009, il a aboli les prisons secrètes de la CIA et interdit le recours à la torture. Mais d'autres mesures attendent, comme celles consistant à mettre fin à la pratique de la détention à durée indéterminée et sans procès, à octroyer une réparation aux victimes de torture et à fermer la prison de Guantanamo.

Plus fondamentalement, la crédibilité indispensable du gouvernement américain en tant que défenseur des droits humains est mise à mal par les révélations de torture contre des prisonniers, et continue de l'être par l'impunité totale des décideurs politiques - et en premier lieu George W. Bush - impliqués dans des infractions criminelles.

Si les attentes nées dans le monde arabe après le discours de Barack Obama au Caire ont été dégonflées par le manque de changement réel dans la politique américaine, la mort d'Oussama Ben Laden et surtout les révolutions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient permettent une redéfinition des relations avec le monde arabe. Pour les Etats-Unis, et pour le monde occidental en général, octroyer des réparations pour les mauvais traitements des prisonniers musulmans et traduire en justice ceux qui les ont autorisés pourraient faire partie d'une politique de réconciliation à l'échelle globale.

Reed Brody, a bien voulu partager avec nous cet article publié dans le Monde du 9 septembre 2011.

17:02 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : reed brody, human rights watch, georges bush, 11 septembre 2011, september 11 | | |  Facebook | | | | Gorgui Ndoye

28/08/2011

REED BRODY, HUMAN RIGHTS WATCH SUR L’AFFAIRE HABRE: « Le Sénégal doit agir à la hauteur de sa tradition d'Etat respectueux du droit international et des droits humains.»

ReedBrodyrHRW1.JPGGENEVE- Revenu, récemment, du Tchad et au lendemain de la décision du Président Wade de  renvoyer le Président Habré dans ce pays qui demandait le jugement ou l'extradition de l'ancien Chef de l'Etat tchadien en exil au Sénégal, Reed Brody de Human Right Watch qui fait du jugement du Président Habré la priorité de ses priorités jusqu'à refuser un poste aux Nations-Unies se dit prêt si le Sénégal ne respecte pas son engagement envers la Communauté internationale ( juger Habré au Sénégal ou l'extrader), de présenter un Plan C. Etat des lieux avec celui que des média occidentaux appellent « Le chasseur de dictateurs »

ContinentPremier.Com : Avez vous discuté du cas Habré avec le gouvernement Tchadien et peut on savoir les contours de votre voyage au Tchad ?

Avant  que je ne me rende au Tchad,  le gouvernement tchadien avait déjà  adopté cette démarche très responsable de demander l'extradition de Hissène Habré vers la Belgique.  A N'Djaména, j'ai effectivement été reçu par le Premier Ministre et le Ministre des Droits de l'Homme, et j'ai rencontré les victimes et les différentes ONG impliquées. Nous avons discuté de l'importance que cette prise de position soit rendue publique, ce que le gouvernement a fait après consultation  avec l'Union africaine. En effet,  le Tchad est certainement l'État qui a la meilleure légitimité pour appuyer cette solution et exprimer les attentes de la société tchadienne.

Pensez-vous,  enfin, que le Sénégal va juger Habré ou l'extrader vers la Belgique?

Un jugement au Sénégal était préférable, mais nous savons maintenant qu'il n'aura pas lieu. Le gouvernement sénégalais l'a fait savoir de façon non équivoque. Désormais, le Sénégal est donc tenu d'extrader Hissène Habré. En effet, en tant qu'État partie à la Convention des Nations Unies contre la torture,  à défaut de juger Habré lui-même, le Sénégal est tenu de l'extrader. Le Comité des Nations Unies contre la Torture a d'ailleurs déjà condamné le Sénégal pour son inertie en 2006.

Concrètement qu'attendez-vous du Sénégal ?

Le Sénégal doit agir à la hauteur de sa tradition d'Etat respectueux du droit international et des droits humains. La Belgique a les moyens d'organiser un procès équitable et ce, dans les meilleurs délais.  En effet, un juge belge et des officiers, de la police judiciaire, spécialisés dans l'enquête des crimes contre l'humanité, ont préparé le dossier pendant plus de quatre ans. Ils se sont rendus au Tchad, ont interrogé des témoins, visité les centres de détention et d'anciens charniers du régime et ont saisi des copies de milliers de documents des archives de la police politique de Hissène Habré, dont des listes quotidiennes de prisonniers et de personnes mortes en détention. De plus, Bruxelles a la capacité d'accueillir les victimes et les autres représentants de la société civile tchadienne et surtout de garantir l'accessibilité de ce procès aux tchadiens.

Y a-t- il alors un « plan C » si Habré n'était ni jugé au Sénégal ni extradé en Belgique?

Je n'envisage pas un seul instant que Hissène Habré ne soit pas jugé, c'est seulement le temps qui joue contre les victimes qui luttent depuis 20 ans pour que justice leur soit rendue. De nombreux survivants sont déjà décédés, mais depuis que je me bats à leurs côtés, j'ai eu le temps d'apprécier leur courage et leur détermination. Dés lors, si l'extradition vers la Belgique est à nouveau bloquée par le Sénégal, nous présenterons  un plan C.

Votre organisation, avec le recul, pense-t-elle avoir fait avancer ou retarder le procès tant attendu de Habré?

Les victimes ont déclenché la procédure judiciaire contre M. Habré en 2000, alors que ce dernier jouissait d'une immunité totale depuis sa chute du pouvoir en 1990.  Avec d'autres militants - de l'Association Tchadienne pour la Promotion des Droits de l'Homme, de la RADDHO, de la FIDH etc, Human Rights Watch a soutenu les victimes dans cette démarche, et les suivantes,  ainsi que dans l'investigation des crimes commis pendant la dictature. De nouveau, quand les juridictions sénégalaises se sont déclarées incompétents en 2001, l'impunité de Habré aurait été consacrée si les victimes n'avaient pas été accueillies par la Belgique. Et ainsi de suite. En réalité, ce qui a retardé le procès ces dix dernières années, ce sont les manœuvres dilatoires employées par le gouvernement sénégalais. Ce que nous avons fait, c'est aider les victimes à surmonter les différents obstacles qui ont été dressés sur leur route et qui ont  transformé ce dossier en un véritable imbroglio politico-judiciaire.

Propos recueillis par El Hadji Gorgui Wade Ndoye (ContinentPremier.Com)

 

 

 

05:34 Publié dans Nations Unies | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : hissène habré, reed brody, abdoulaye wade, tchad, sénégal, belgique, hrw, 2011 human rights watch, extradition | | |  Facebook | | | | Gorgui Ndoye