11/07/2016

« Le pouvoir de l’identité » par Adama Dieng - Conseiller spécial des Nations Unies sur la prévention du génocide

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Le prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi et le nouveau gouvernement du Myanmar ont mis en garde la communauté internationale contre l’utilisation de  « termes émotifs » qui pourraient rendre difficile la recherche de solutions aux tensions en cours dans l’État de Rakhine. Ils parlent de l’usage du terme “Rohingya” pour désigner la minorité musulmane qui, vit depuis des générations  dans l’Etat de Rakhine au Myanmar, à majorité bouddhiste. En l’espèce, la terminologie est importante, car elle symbolise la reconnaissance d'une communauté opprimée depuis fort longtemps. Le déni d'identité est une des pires formes de discrimination et ni la Communauté internationale ni le Gouvernement de Myanmar ne devraient se compromettre lorsqu’il s’agit de reconnaitre les droits fondamentaux des peuples.

Notre identité est ce qui définit chacun d’entre nous, en tant qu’individu ou groupe. L’identité tend à être associée à la race, la religion, l’ethnie, la nationalité, la culture, le genre, l’orientation sexuelle et bien d’autres aspects de notre personne qui nous révèlent en tant qu’individu ou en groupe. En fait, l’identité est ce qui réunit les gens or, en tout cas, devrait nous réunir. 

Nelson Mandela, un autre lauréat du prix Nobel de la Paix, avait bien compris les vertus apaisantes de l’identité de groupe. Il a utilisé l’identité nationale  pour aider à unir une société profondément divisée à cause d’un système de ségrégation raciale imposé durant le régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Une illustration remarquable de sa démarche a été de saisir le prétexte de la coupe du monde de Rugby en 1995 pour rapprocher deux communautés qui avaient appris à se méfier l’une de l’autre et à se détester. Malgré les critiques de son camp, Mandela s’est montré ferme quant à sa détermination à faire de sa présidence, celle de la de réconciliation et de l’apaisement. Il n’a pas voulu un retour à la haine et à la guerre civile.

L’histoire nous apprend toutefois que l’identité peut aussi servir des fins beaucoup moins nobles. Les théories et propagandes à propos de la pureté et de la supériorité raciale ont été utilisées pour propager  la haine en Allemagne dans les années 1930 et 1940 et persécuter les Juifs, les Sintis et les Roms, les noirs, les homosexuels et autres groupes jugés indésirables ou inférieurs. Ces “indésirables” ont d’abord été exclus de la société et plus tard exterminés. Dans beaucoup d’endroits et conflits à travers le monde, l’identité a été manipulée  pour nourrir des idéologies, obtenir ou consolider le pouvoir ou  répondre à des menaces réelles ou perçues, justifiant ainsi des attaques violentes qui pourraient être qualifiées de génocide, crimes contre l’humanité ou crimes de guerre. 

L’holocauste n’a pas commencé avec les chambres à gaz. Les premiers signes précurseurs ont été les actes de discrimination basés sur l’identité des victimes accusées d’avoir causé des problèmes qui, en vérité, étaient le résultat d’une profonde crise économique et financière.  En Afrique du Sud, si Mandela n’avait pas pris des mesures pour à la fois calmer les inquiétudes de la minorité blanche et répondre aux doléances de la majorité noire, le tout, sous la seule bannière de l’identité nationale en tant que Sud-Africains, le pays aurait pu très vite basculer dans une guerre civile sanglante de dimension raciale. Il a  ainsi su prévenir la survenance d’un génocide que beaucoup d’observateurs prédisaient.

Les Rohingyas vivant au Myanmar n’ont pas droit à une identité nationale. Ils ont été dépouillés de  leur citoyenneté. Ils sont apatrides. Pendant plusieurs années, ils ont souffert de pratiques et de politiques sévères de discriminations ainsi que de restrictions touchant à l’exercice de droits fondamentaux, y compris la liberté de mouvement, le droit de se marier et de fonder une famille. Des milliers de Rohingyas déplacés par les violences de 2012 vivent reclus dans des camps de déplacés,tandis que d’autres milliers n’ont eu d’autre choix que de fuirpar terre ou mer. Beaucoup d’entre eux se sont retrouvésvictimes des réseaux de trafic humain ou ont péri en voulant se rendre dans d’autres pays de la région. Au Myanmar, une campagne dangereuse conduite par des extrémistes proférant des discours de haine antimusulmans et anti-Rohingya pourrait conduire à davantage de violence.

Même l’usage du terme “Rohingya” pour décrire ce groupe religieux et ethnique est devenu une question sensible et hautement politisée. En fait, il n’est pas permis aux Rohingyas d’exercer leur droit d’auto-identification, un droit pourtant reconnu par le droit international des droits de l’homme et consacré dans la jurisprudence des comités de traités sur les droits de l’homme. A la place, des termes dénigrants tels que “intrus”, “étrangers” ou “indésirables” sont utilisés pour les désigner.

Le nouveau Président et le nouveau gouvernement de Myanmar n’ont pas la tâche facile. Ils font face aux attentes contradictoires de ceux qui veulent poursuivre, voire renforcer les politiques d’exclusion des Rohingyas et ceux qui veulent inverser cette dynamique. Ils doivent trouver une formule pour unir les différentes populations de Myanmar afin qu’elles puissent coexister en paix et sans préjugés. Pour mener cette tâche à bien, ces autorités devront identifier les causes profondes des tensions et des vieilles rancœurs entre les communautés; ce qui est un énorme défi. Mais lorsque nous rejetons ou demandons à quelqu’un d’autre de rejeter un aspect important de l’identité d’un individu ou d’une communauté, cela équivaut à refuser de leur reconnaitre la qualité d’être humain à part entière. Ceci est inacceptable

Mon souhait le plus ardent est de voir le nouveau Président et le gouvernement de Myanmar suivre l’exemple de Mandela.

Auteur: Adama Dieng - Nations-Unies

Source: ContinentPremier.Com

15:37 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | | | Gorgui Ndoye

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