26/04/2015

"Les pirogues continueront d’emballer ces vies en errance" Par Aissatou Diamanka Besland.

Aissatou Diamanka Besland, migration, pirogiue, Maroc, Dakar, Sénégal, Europe, Italie"Les pirogues, comme des enveloppes continueront d’emballer ces vies en errance à la recherche d’un refuge. Et par outrance, ces cœurs au féminin continueront, en douceur, à pêcher des cœurs frivoles dansant entre Paris et Dakar, entre Rome et Dakar, entre Barcelone et Dakar ou entre New York et Dakar. Elles seront en quête d’un amour à construire sur des espoirs parfois éphémères d’un aller simple.

A plusieurs kilomètres des terres de la manche, des projets se monteront avec des fondements en coton ou en béton, qu’importe ! L’essentiel, c’était d’avoir un rêve, un rêve de sortir un jour de la misère pour sauver sa peau. Sauver sa peau quel que soit le prix à payer et quel que soit le prix à négocier ! Y’avait-il vraiment quelque chose à négocier ? Tout était devenu factuel. Tout était dessiné sous la plume d’un poète en phase d’inspiration, qui se perdait dans ces caniveaux où rigolaient avec arrogance les débris d’un espoir perdu, perdu dans ce désert du Sahara où la vie était guidée par le bout des doigts de ces carabiniers marocains qui étaient à l’affût.

Un regard qui se perd. Un geste maladroit. Une conviction altérée. Des doutes. Des ébranlements. Le pas hésite. L’index se pose. L’instinct se perd dans le socle d’une vie bazardée sans préavis. Sans remise en question. Sans réminiscence. Un élan de fauve en transe dans ce sous-sol de la terre où des ombres tapissaient les murs de sable pour des destinations inconnues. Le corps devenait projet puis proie. Les idées fécondes se déversaient dans ce vent ensablé qui hurlait dans ces buissons cacheurs de misère, chantant avec mélancolie Dakar.

Dakar la turbulente, Dakar la mère orpheline. Dakar la capitale des pirogues de fortune. Dakar la ville des « pateras ». Dakar sous les cocotiers paisibles, perturbée par l’inquiétude des femmes qui pleuraient leur sort. Le son des djins résonnait dans le royaume de Ndoubélane. Les esprits fanés ! La voix des sages en action dans une mélodie à revigorer les cœurs esseulés. Le rythme de la vie, le rythme des contes. Le rythme des fables. Le rythme de l’espoir guidait les pas de ces soldats engagés, enragés, dans leur bataille avec le courage d’un lion pour féconder leur rêve machiavélique.


Les forêts européennes seront très glaciales pour porter ces rêves chimériques, mais l’ignorance les empêchait de voir plus loin que leur arène en fumée. Ils partiront, ils partiront même si la chasse à l’homme se poursuivait dans le désert du Maroc et dans les enclaves de Ceuta, de Melilla et dans le Golf d’Aden au large de la corne de l’Afrique. Ils partiront sur un coup de tête ! Ils partiront sur un coup de gueule ! Ils partiront sur un coup de cœur ! Ils partiront même s’ils savaient qu’ils vont mourir, même s’ils savent que de nombreux hommes avaient été déjà exécutés alors qu’ils tentaient de passer la frontière, abattus comme du bétail, même s’ils savent que des hommes ont été électrocutés par les barbelés électriques dans les morceaux de terres qui reliaient l’Afrique et l’Espagne. Des corps cadavéreux gisaient dans des tombes où des « non-identifiés » étaient transcrits dans leur supposé dernière demeure. Ce logis qui portait à jamais les couleurs de l’espoir perdu dans ce monde des affamés de terre promise, de nouveau monde, du monde de l’abondance. Injuste abondance !

Par chance, une fois la frontière traversée, et comme par « magie-noire » la malchance les rattrapera, ils seront pris par la police des frontières au contrôle d’identité. Ils seront menottés comme des criminels, présentés aux juges d’instruction, et en moins de quelques minutes, leur sort décidé. Ils seront par la suite placés dans les centres de rétentions, privés de leur liberté de circuler par un arrêté d’expulsion préfectoral, le calvaire de leur vie ne fait que commencer. Deux ou trois grands-gros-gaillards policiers escorteront le maigre-squelettique-pauvre migrant africain qu’ils sont, pour le reconduire. Ils seront traités comme des numéros de matricule. Ils deviendront « suspects », « bandits », « voleurs » sans avoir causé de tort à personne, juste à eux-mêmes, en voulant gagner l’Europe.

Ils souffriront des traitements psychologiques infligés par les gardes dans cette prison des affamés de terre promise. Ils vomiront la nourriture inhabituelle qui leur sera servie où des somnifères pourraient y être trempés pour affaiblir leur force à la veille de leur départ. Le jour-j, ils seront encore une fois brutalisés par les policiers de l’air qui les achemineront vers l’avion du retour, et en cas de refus de coopérer, ils se verront attachés comme de la marchandise, leurs genoux entravés, leurs pieds scotchés par le système du dit « pliage » pour les maîtriser. S’ils refusent de monter, et s’ils ne meurent pas étouffés par chance, ils seront menacés et réacheminés dans leur chambre et la nuit venue, ils pourront recevoir une dose de piqûre pour les endormir, non ! Pour les « sécuriser » ! Et les mettre dans l’avion le lendemain en tapinois dans leur sommeil profond. Injuste abondance !"

Aïssatou Diamanka Besland, écrivaine, 
Extraits de son livre Patera, 2010

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